« La
guerre populaire constitue désormais un pouvoir parallèle »
- Baburam Bhattarai
The Washington Times : La situation au Népal
préoccupe de plus en plus les amis du Népal à l’étranger. Quel bilan
faites-vous de la situation politique et militaire actuelle ?
B. Bhattarai : Le fait que la
communauté internationale soit désormais sensibilisée à la réalité de la guerre
civile qui s’intensifie au Népal et qu’elle s’inquiète de sa conclusion
prévisible constitue une bonne chose. La situation a atteint un point culminant
depuis que le régime fratricide et régicide du « roi » Gyanendra et
de son fils Paras ont réalisé un coup d’État réactionnaire contre la
démocratie parlementaire indolente le 4 octobre dernier, et rétabli une
monarchie autocratique. Ces événements ont confirmé ce que nous disions quant à
nous depuis longtemps, à savoir que les droits démocratiques limités remportés
suite au mouvement populaire de 1990 n’ont pas suffi à assurer une démocratie
à part entière, et que la souveraineté et l’autorité réelle de l’État se
trouvent toujours aux mains de la monarchie, étant donné le contrôle qu’elle
exerce traditionnellement sur l’armée royale, la bureaucratie et l’économie.
Le mouvement populaire
révolutionnaire (mieux connu sous le nom de guerre
populaire) qui se développe depuis près de sept ans, constitue désormais un
pouvoir populaire parallèle, qui inclut une armée, une activité économique et
une vie culturelle qui s’étendent sur une vaste partie du territoire,
à l’exception des grandes villes. De manière générale, nous avons
maintenant atteint une situation d’équilibre stratégique.
Étant donné le rapport de force
actuel entre les trois grands groupes que constituent les monarchistes, les
démocrates parlementaires et les démocrates révolutionnaires, si les forces
démocratiques s’avèrent capables de mener une lutte commune contre les forces
féodales autocratiques, il y a de fortes chances que la démocratie l’emporte
dans un avenir rapproché. […]
Plusieurs voix se font entendre, tant au Népal qu’à l’étranger,
qui favorisent un règlement négocié pour mettre fin à la guerre civile.
Seriez-vous prêts à accepter un compromis avec le gouvernement du roi Gyanendra
pour arrêter le bain de sang, voire à reconnaître la monarchie
constitutionnelle ?
Il ne s’agit pas d’accepter ou de refuser
la « monarchie constitutionnelle ». Le récent coup d’État perpétré
par le roi prouve hors de tout doute que Gyanendra lui-même n’accepte pas la
monarchie constitutionnelle limitée découlant du changement politique qui s’est
produit en 1990, et qu’il favorise au contraire le maintien d’une monarchie
autocratique toute-puissante.
Nos amis occidentaux, en particulier,
devraient réaliser que les rapports sociaux et économiques pré-capitalistes
qui prévalent encore dans la plupart des pays du tiers-monde comme le Népal
exigent soit une monarchie autocratique, soit son abolition complète.
L’histoire n’a encore jamais connu l’existence d’une monarchie
constitutionnelle authentique dans quelque société pré-industrielle que ce soit.
Comment le Népal, si pauvre, pourrait-il faire exception ?
Quelles conditions posez-vous à un règlement
pacifique ? Croyez-vous que vos revendications pourront être
satisfaites ?
Tant notre parti, notre président (Prachanda) que nos
diverses publications ont insisté maintes et maintes fois sur le fait que notre
objectif politique immédiat est l’achèvement d’une république démocratique. À
noter que nous ne pressons pas pour une « république communiste »,
mais pour une république démocratique bourgeoise. C’est pourquoi nous avons mis
de l’avant des revendications immédiates telles que la mise sur pied d’une
table-ronde réunissant l’ensemble des forces politiques, la formation d’un
gouvernement intérimaire et l’élection d’une assemblée constituante : ces revendications
reçoivent d’ailleurs un appui grandissant parmi l’immense majorité de la population.
Étant donné que l’assemblée
constituante constitue historiquement la plus haute manifestation de la
démocratie bourgeoise, nous comprenons mal comment il se fait que des gens qui
se prétendent démocrates refusent d’en reconnaître la pertinence.
Des gens ont manifesté leur inquiétude aux États-Unis,
de même que dans d’autres pays amis, quant au fait que l’arrivée au pouvoir des
maoïstes au Népal pourrait conduire à un génocide semblable à celui perpétré
par les Khmers rouges au Cambodge. Les
gouvernements de Washington, Londres, Bruxelles et New Delhi ont annoncé
publiquement leur soutien, économique et militaire, à votre adversaire. Que
répondez-vous à ces inquiétudes et à ces promesses d’aide militaire ?
Premièrement, il faut dire qu’aucun
compte-rendu indépendant et authentique des événements qui se sont produits au
Cambodge sous le régime des Khmers rouges n’est encore disponible. Ce qu’en
disent les médias occidentaux nous apparaît comme étant nettement exagéré.
Deuxièmement, nous ne sommes pas les
Khmers rouges, mais le Parti communiste du Népal (maoïste) : nous ne
croyons pas à l’utilisation de la terreur aveugle à l’encontre de qui que ce
soit, mais bien à l’application créative, dans les conditions concrètes du
Népal, de la loi universelle du développement de la nature et de la société que
le marxisme-léninisme-maoïsme constitue.
Nous avons déjà commencé à faire le
bilan de notre expérience concrète dans le cadre de la révolution
démocratique : c’est ce que nous avons appelé la « voie de
Prachanda ». Et nous avons l’intention d’aller encore plus loin en ce sens
dans la période qui vient.
La deuxième conférence nationale du
parti qui a eu lieu l’an dernier [2001] a convenu de laisser de côté les
expériences négatives et nuisibles du mouvement communiste international — en
particulier celles qui se sont produites à l’époque de Staline —, tout en
développant et en enrichissant les expériences positives, notamment en ce qui concerne
la démocratie de masse. Les sceptiques peuvent se rendre dans les nombreuses
bases d’appui que nous avons établies et constater par eux-mêmes comment nous
pratiquons la démocratie parmi des millions de personnes provenant de classes,
de nationalités, de régions, de castes et de sexes différents.
Troisièmement, nous aimerions
demander aux gouvernements que vous mentionnez et aux autres qui sont en
désaccord avec nos positions idéologiques de tenir compte du fait que nous
sommes présentement en train de constituer un front uni avec les forces
parlementaires démocratiques pour lutter contre la monarchie autocratique
féodale et achever la démocratie bourgeoise dans notre pays.
Si la guerre contre la monarchie
britannique en 1648 et celle contre la monarchie française en 1789 étaient
justes, alors comment se fait-il que la guerre que nous menons en ce
vingt-et-unième siècle contre une monarchie à tout le moins aussi despotique,
sinon plus, comme celle qui règne au Népal, puisse être considérée comme étant
injuste ?
Dans ce contexte, nous souhaitons
exprimer nos plus sincères remerciements aux parlementaires, aux intellectuels,
aux journalistes et aux masses populaires en général qui aux États-Unis, au
Royaume-Uni, en Belgique et dans d’autres pays, se sont opposés aux manœuvres
des gouvernements qui ont choisi d’armer la monarchie génocidaire au Népal.
Nous espérons sincèrement que tôt ou tard, ces gouvernements retrouveront la
raison.
Pourriez-vous nous donner quelques indications quant à
la force et la logistique de votre Armée populaire de libération ?
Comment cette armée est-elle financée ? D’où proviennent ses armes ?
Comme vous l’avez sans doute noté,
nous avons mené des opérations militaires très fructueuses au cours des
derniers mois contre des quartiers généraux ennemis au niveau de district et de
zone et ce, de manière simultanée, autant dans l’Ouest que dans l’Est du pays.
Ces actions ont été menées par des brigades régulières de l’Armée populaire de libération
(APL).
Parallèlement, nous avons également
mené des raids de moindre envergure, des embuscades, des actes de sabotage,
etc., dans l’ensemble des 75 districts que compte le pays. J’estime que vous
êtes en mesure de tirer vos propres conclusions quant à la force et la
logistique de l’APL.
Étant donné que la guerre que nous
menons est une authentique guerre populaire, son financement repose
principalement sur le peuple. Nous percevons également des impôts auprès des
gens d’affaires et des industriels ; à l’occasion, il nous arrive aussi de
saisir l’argent des banques. En ce qui concerne les armes, ce n’est un secret
pour personne que l’ennemi constitue notre plus importante source
d’approvisionnement. Comme Mao l’a dit, même les puissances étrangères sont appelées
à nous approvisionner en armes, lorsqu’elles en fournissent à notre ennemi. […]
Vous avez récemment exprimé dans diverses déclarations
votre confiance dans la victoire. Dans l’éventualité où vous prendriez le
pouvoir à Katmandou, quel type de structure politique mettriez-vous en
place ? Comment traiterez-vous les autres partis politiques ?
Avez-vous l’intention de vous mesurer à eux dans le cadre d’élections
nationales ?
Nous avons déjà fait connaître
publiquement notre position quant à un éventuel système de gouvernement et à
l’État qui seront mis en place, dans le cadre du programme minimum en 75 points adopté par le Conseil populaire
révolutionnaire uni. Nous y avons établi très clairement notre engagement
envers un système multipartiste.
Notre parti étudie présentement les
expériences passées des sociétés post-révolutionnaires dans le but d’en arriver
à développer un modèle démocratique adapté aux exigences du vingt-et-unième
siècle. Cela ne concerne pas seulement la phase actuelle de la révolution
bourgeoise démocratique dans laquelle nous sommes engagés, mais aussi la
phase suivante — celle de la révolution socialiste. Nous voulons développer
un nouveau modèle de démocratie, qui institutionnalisera le droit du peuple à
se révolter et à exprimer sa dissidence.
La suspicion et la crainte que nous
imposions une dictature d’un parti unique lorsque nous prendrons le pouvoir à
Katmandou sont donc absolument non fondées.
Quels seront les objectifs de votre politique
étrangère ? Comment comptez-vous rassurer New Delhi, qui craint qu’un
État maoïste au Népal lui fasse du tort ?
Nous avons exprimé clairement et ce,
à maintes reprises déjà, que nous comptons maintenir des relations
diplomatiques et amicales avec l’ensemble des pays du monde, sur la base des
cinq grands principes de la coexistence pacifique — à savoir le respect mutuel
de la souveraineté et de l’intégrité nationales, la non-ingérence dans les
affaires intérieures des autres pays, l’égalité, le bénéfice mutuel et la
coexistence pacifique.
Étant donné la position géostratégique
particulière de notre pays, qui est pris en sandwich entre ces deux grands
États hostiles que sont l’Inde et la Chine, nous allons nous efforcer de
maintenir des relations amicales et équilibrées avec nos deux voisins.
Il est un peu ridicule de penser qu’un État de la
taille et de la puissance du Népal puisse infliger quelque tort que ce soit au
géant que constitue l’Inde, d’autant plus qu’il s’agit d’une puissance
nucléaire. Le Népal a plutôt été victime, de longue date, de rapports inégaux
avec l’Inde, en particulier depuis le traité de Sugauli en 1815-16. Nous
devrons trouver une manière amicale de nous défaire de ce type de rapports.